Marcel Mariën – Poèmes et lettres à Jacqueline Nonkels from De Marcel à Jacqueline

Jacqueline Nonkels rencontre Marcel Mariën chez Georgette et René Magritte avec qui elle sera amie tout au long de sa vie. Mariën quant à lui sera tout autant proche de Magrite, et ce n’est que tout logiquement ils font connaissance grâce au couple.La séduction exercée par la jeune fille sur le Benjamin du groupe surréaliste (il a 17 ans et elle en a 4 de plus), se traduisit aussitôt par une intense correspondance, où la délicatesse du soupirant le dispute à sa ferveur. Si la passion n’est pas réciproque, elle est féconde. Entre décembre 1937 et août 1938, le jeune prétendant adressa à la jeune femme trente-cinq lettres et cartes postales accompagnées de collages et poèmes. Ils comptent parmi les premiers d’une longue production d’oeuvres érotiques, pimentées d’humour, dont cet amour de jeunesse constitue en quelque sorte le creuset. La destinataire en était consciente, c’est pourquoi elle souhaita voir ces lettres publiées après sa mort, comme un hommage posthume à celui dont elle avait été la première muse (Marc Quaghebeur, Véronique Jago-Antoine, Les lettres du désir, AML, 2012.)

Certaine de ces planches sont conservée au Musée du parimoine Belge et elle son publiée dans  Jacqueline Nonkels « Magritte, Mariën, mes complicités » ed° La Fondation Roi Baudouin ,2008. Le souhait ultime de Jacqueline était « l’édition d’un recueil publiant la correspondance et les collages de Marcel Mariën ». Ces 35 lettres, collages et cartes postales lui ont été adressées par Marcel Mariën entre décembre 1937 et août 1938. Ils forment un témoignage inattendu et révélateur des débuts de l’un des artistes qui aura marqué le Surréalisme Belge.

Autre article sur Marcel Mariën Ici

René Magritte, Marcel Mariën, Jacqueline Nonkels , 1937-39

René et Georgette Magritte, Marcel Mariën, Jacqueline Nonkels , 1937-39 collection Jacqueline Nonkels Musée du parimoine Belge

Dans le repos fascinateur qui s’instaure dans le cercle grave des
vagues démises, dépliées, reléguées aux vieux et théâtraux accessoires de
bruiteurs, les bouches closes se rencontrent aux embouchures du sourire.
Mille lèvres folles, mille lèvres éprises, mille lèvres voilées, sur l’étagère
des baisers, font l’offrande de leur chair pure et polie, dans une prairie
pas toujours verte si l’on ferme les yeux, dans une nuit pas toujours sans
étoiles, si l’on en distille les fissures. L’alphabet de l’Amour, enseigné avec
les larmes, celles-ci vite effacées, vite taries dans le creux d’un cœur déteint,
puis les murmures d’orgueil sillonnent le désert des corps obscurs, où les
plis font volte-face à toute lumière, où les chevelures chaudes aplanissent
les remous, puis les mains à
à Jacqueline avec toutes mes pensées, les désirs de tendresse
M.
Marcel Mariën- Les touches du silence, poème sans paroles, 1937, collage, ( pour Jacqueline Nonkels his lover)Épilogue inachevable .
Trop de grappes rieuses pendent encore à la treille des visages,
trop de cieux, écarlates sans raison ; mais avant que s’illuminent de
paupières éteintes les torches du silence, avant que des lagunes d’air jouent
parmi les tulles et les soies, avant que les miracles encore à accomplir se
réalisent, les dernière épaves d’yeux enflammeront de toutes parts les
ténèbres, fenêtres mobiles d’un désert sans désirs, satellites inhabités de
leurs compagnes jumelles, les lèvres, qui à tout passant

Marcel Marien - Le parallelogrammes des forces, Décembre 1937A
P
R
L
Le Parallélogramme des Forces.
:- :- :- :- :- :- :- :- :- :- :- :- :- :- :
Quittant leur port d’attache P (Poésie) les droites A et L (Amour-
Liberté) divergent dans des directions inconnues d’elles-mêmes. C’est
leur pré-destin. Mais par la providence de l’unité, il les mène à épouser
leur ombre jumelle. Implicitement, la menace d’un coin n’obtempère
pas avec une telle désinvolture à la submersion des déserts. Il serait
cependant erroné de supposer un quelconque espace entre ces quatre
lignes murales- de pure et froide apparence – où nous avons incarcéré
l’infini. L’espace illimité est en dehors, maîtrisant sans efforts pénibles les
horizons déplaçables. C’est donc dans le centre mitoyen R, dans le Rêve ,
que s’installera la solution de l’impossible. Le parallélogramme des forces
devient de ce fait le parallélogramme des vies, le parallélogramme de la vie,
NOTRE VIE.
Marcel Mariën.
4 décembre 1937

Sans titre3

Ma chère Jacqueline,
Je m’en voudrais de voler ton cœur par effraction. Dans l’espace
passager qui nous désunit, il y a le relief de nos lèvres nues qui cherchent
leur emprise, cette éternité ; il y a les anfractuosités de ciel qui regrettent à
plein poumons la démence des miroirs profonds. Il y a également ce trépied
de feu où l’orage pose ses doigts séniles pour fourvoyer ses partenaires
absents. Ton œil adorable sous l’âme de laquelle j’évolue en losange, dirige
la feuille moite qui se déploie entre tes mains, dans le sens de l’horizon.
Ton œil n’échappe pas à l’infinité martyre et même pour escorter un rêve
ne la perd pas d’une semelle. La nuit traîne son remords de Barbarie sous
les toits du désert. Un œil par doigt et c’est à présent toute une perspective
de sourires aux becs de nuit explorant la voix des déroutes, leur domaine.
Vu de mes propres lèvres, ce qu’on appelle voir ; dans la rue, soudain prise
par les glaces de la peur. Je cherche une sérénité assez durable et forte pour
effacer le sommeil. L’encre ne coule plus à flots, des larmes sympathiques ;
il y a le dégel des plumes qui remue terre et ciel pour retrouver l’artère du
pavé. La larme, au bord du précipice du mouchoir, seule, à l’abandon,
rougit de se trouver nue sous le soleil braqué. Il reste encore de la place
pour toi et moi dans le compartiment des caresses aux portières de légèreté.
Le courroux s’appesantit vite dans les mares de relais. Ma mémoire, d’un
côté, transpercée de part en part de souvenirs cherche en tout endroit,
l’oubli salutaire du mensonge, le fertile diadème des rapprochements, toi,
de l’autre, dans le mystère qui te pare des rayons de la naufrageuse, tu
sers de pâture à l’épidémie d’aurores. Et la pluie de limbes qui perd ses
abris, découvre la foudre indispensable pour la récolte des rossignols et
l’interminable baiser qui attend au port le signal du définitif départ. Les
chercheurs de cœurs emportent dans leur voyage téméraire des sacs de
préoccupations et des provisions de déboires. Peu réussiront . En serai-je ?
Marcel Mariën
21 décembre 1937

Sans titre 1

1937
Chère Jacqueline,
Le monde s’amenuise à mesure qu’on en prend connaissance. La réalité est
tantôt noire tantôt blanche, tantôt les deux ensemble. Certains se complaisent dans des
domaines arides, où la privation tient lieu de bien-être. D’autres préfèrent – comme a dit
Nietzsche – « souffrir et mourir de soif dans le désert plutôt que de boire à la citerne en
compagnie des chameliers malpropres ». La morale – la seule – est conditionnée par une
désobéissance totale à toute loi établie. Mais cette désobéissance ne peut qu’aller de pair
avec une assez grande misère matérielle,une persécution interminable. La foi dans un
ordre nouveau corrobore cependant toute infériorité. J’espère avoir à l’avenir l’opportunité
de pénétrer à même vos pensées pour en épanouir les graines encore latentes. Je ne
sais de vos occupations, de vos préoccupations surtout, que peu de choses. Mais, peut-être
ne doit-il pas être si insurmontable, l’obstacle qui sépare deux êtres, à la recherche
d’une même lumière. Je n’ai vécu, jusqu’à ce jour et d’autres jours, que sous le faix d’une
constante oppression. Vous-même qui n’êtes sans doute pas à l’abri de toute restriction
de liberté, n’attendez qu’un signal, qu’un écho voisins ,mais assez clair pour reconnaître
dans cet écho, ce signal la précursion d’un bonheur accessible. Plus vous lirez, plus vous
vous frayerez un passage à travers un monde inconnu évoluant autour de l’esprit, plus
vous souffrirez de toute parcelle ravie à votre liberté, mais d’autant plus tenaces seront
vos désirs d’évasion, d’autant plus merveilleux le bris de la dernière entrave. Il ne m’est
pas permis, sans me précipiter dans des situations pires, d’agir selon mes voeux. Nos
efforts conjugués doivent réussir. J’ai tant de choses à vous dire, qu’un long silence n’a pu
être qu’un long aveu. Vous m’apparaissez de jour en jour sous la forme d’une nécessité
ineffaçable qui dans mes pas de ténèbres ne peut être que.la flamme du plus pur espoir.
J’ai besoin de souvent vous voir, mais comme hélas cela ne me sera matériellement très
malaisé, je vous demande de bien vouloir accepter par écrit ce contact. Trop rare.
Marcel Marïen
P.S. Pour dimanche prochain je viendrai à Bruxelles et espère vous trouver
au même endroit que précédemment vers 3 h.- 3 h.15. Si cela contrariait vos projets, en
vous servant de la carte-postale ci-incluse, vous serez assez gentille pour m’avertir de vos
dispositions.
Vous pouvez m’atteindre à la Poste Restante également, d’Anvers en spécifiant :
Place Verte.
Mes très sincères affections, en souhaitant la joie de vous rencontrer le plus
souvent possible.
M. M.

Sans titre 4

Chère Jacqueline,

Je ne sais comment m’adresser de la manière la plus
proportionnée à votre grâce évidente. Mon bonheur serait d’être très près
de vous en ce moment, de rendre nos pas inséparables, de conjuguer
nos mains. Qui que vous soyez vous êtes sur la terre, vous ne pouvez
donc totalement différer d’une certaine orientation vers le mystère, d’une
certaine recherche vers le sublime. Vos fréquentations surréalistes si elles
vous ont en partie conduit vers un point de vue d’où la liberté semble
vouloir apparaître, laissez moi tout de même vous aider à percevoir tout le
gigantesque panorama. A ce propos, pour autant que dans un avenir où
j’aurais la joie de plus fructueusement vous rencontrer, où je m’immiscerai
mieux dans le cercle de votre « moi », je tiens ici à mettre en avant quelques
points de repères modestes où abreuver votre pensée.
Le surréalisme – comme vous le savez – n’est pas comparable
à une activité littéraire, artistique quelconque. La volonté initiale, de
« transformer le monde » (Marx) de « changer la vie » (Rimbaud) qui
est la raison d’être prépondérante du surréalisme, a pour canalisation
d’autres voies qu’un jeu domestiqué, qu’un engouement passager ; il se
doit qu’en découle de fortes bases morales, à l’origine même du conflit
qui sépare le monde intérieur individuel (du moi) et le monde extérieur
collectif (du soi), qui oppose la vie et la mort, la veille et le rêve, l’action
et la passivité, la sensation et le sentiment. C’est par le retournement du
concept philosophique idéaliste par lequel la pensée conditionnait l’être ou
la matière, que l’on obtient dans le matérialisme moderne dialectique, la
matière, l’être social et ses dérivés économiques qui déterminent la pensée
et toutes ses formes de représentations, l’art, la philosophie, l’histoire, la
littérature, la poésie.
Le surréalisme qui cherche le mur mitoyen, la conciliation entre les
antagonismes précités,prend note de cette valeur nouvelle aux incalculables
conséquences, qu’instaure le matérialisme marxiste sous l’égide de Karl
Marx et son camarade Frédéric Engels, édifiant leur doctrine d’après les
méthodes préexistantes de Ludwig Feuerbach et avec plus de modifications,
celles de Hegel, tous philosophes allemands du XIXème siècle. L’étude de
Marx et Engels sur l’interprétation du monde se rapporte principalement
à l’évolution de celui-ci selon des lois économiques liées aux conditions
d’existence de l’homme, à ses besoins affectifs ( plus tard au XXème
siècle développés et considérés comme capitaux par Freud, créateur de
la psychanalyse), à la situation géographique de l’homme et aux moyens
auxquels il a recours pour vivre, pour produire ce qu’il nécessite; ainsi se

précise au cours des siècles, par le principe du mouvement, une série de
faits successifs, reliés entre eux sous le nom d’histoire et qui englobe toute
culture, toute civilisation, toute vie sociale, rigoureusement et a priori
déterminées. C’est également un principe certifié que toute rénovation
sociale ou culturelle apporte avec elle, en plus des progrès qu’elle
introduit, des chaînes qui deviendront de plus en plus lourdes, de plus
en plus intolérables et qui se briseront lorsque la révolution nouvelle sera
mûrie dans l’oppression antérieure elle-même. Il s’en suit une constante
fluctuation des lois qui régissent la collectivité; philosophiquement
aussi les idées du bien et du mal sont impérissables tant que le bien
ne sera pas admis comme synonyme de vrai. Le surréalisme, aidé de la
conception matérialiste du monde et situé au confluent du conscient et
de l’inconscient, continue dans l’empire de l’esprit ce que le marxisme a
édifié dans le monde historique et social, mais sans, loin de là, abandonner
l’idée de la transformation extérieure du monde. Or, c’est parce que cette
transformation ne peut s’effectuer sans un bouleversement primordial de
l’individu, c’est parce que les chaînes des classes sociales ne peuvent être
définitivement écartées sans que le soient d’abord les chaînes du monde
mental, discipliné par la raison, par la censure, mise en lumière par la
doctrine psychanalytique, sur laquelle suit ce exposé, que le surréalisme se
situent électivement à l’intersection de Marx et de Freud.
Il est un ensemble d’événements de notre vie qui peuvent
être vérifiés par la mémoire, nous pouvons plus ou moins aisément en
découvrir les causes, en supporter les suites, cette partie de notre activité,
nous l’appellerons, le monde conscient. Par contre un singulier nombre
de faits, échappe à notre raison directe, nous n’en découvrons point de
causalité logique, comment expliquer même que Baudelaire avant de
mourir disait « ouvrir » pour « entrer » et vice-versa, ou certains oublis,
toutes ces choses qu’on les appelle : erreurs, folies, manies, maladies, tics,
appartiennent à un monde encore à peine exploré, le monde inconscient.
Le lien intermédiaire entre ces deux oppositions, le passage de l’un à
l’autre, est généralement appelé : subconscient . La psychanalyse, en
temps que science n’est rien d’autre qu’un moyen, qu’une méthode, qu’un
système pour interpréter l’inconscient, l’analyser, le mettre à la lueur du
conscient. En temps que manifestation humaine, c’est évidemment passer
de l’inconscient au conscient qui en forme le principal mobile. L’inconscient
a pour principe fondamental que tout y est rigoureusement déterminé.
Toute vie est ainsi soumise à une succession de forces sur lesquelles elle
croit agir par ce qu’elle nomme sa volonté, mais qui n’est au fond qu’une
réalisation d’autres volontés indépendantes, liées à la matière et à ses
désirs. Or, il est des lois majeures, des principes indéniables qui font

agir cet inconscient d’une façon toujours assez répétée, identique. Par ex.
l’instinct de nutrition, apparenté à l’instinct sexuel. La nécessité naturelle
qui pousse l’homme à se nourrir pour apaiser sa faim, trouve une impulsion
analogue dans l’univers sexuel où faute de terme existant, la faim, le désir
sexuel a été appelé « libido ». Mais là où la faim de nutrition est impérieuse
et n’admets qu’un faible délai, aux dépens de la complexion physique
de l’homme, la libido, elle, au cours de la succession formidable des
siècles, par l’inassouvissement graduel de l’appétit sexuel, la continence,
l’ascétisme, a été peu a peu refoulée dans le monde inconscient, au point
qu’au lieu d’être directement satisfaits, nos désirs sont refoulés aux dépens,
non cette fois-ci de notre constitution (encore que toutes maladies relèvent
en grande partie de l’inconscient) mais de notre vie psychique, en un
seul mot de notre bonheur, ou avec moins d’optimisme, de nos chances
de bonheur. La psychanalyse s’ingénie donc à découvrir les traces de
désirs refoulés, à les dévoiler, les analyser, à guérir par leur mise à jour,
nombre de maladies de toutes espèces, mais trop confinée dans la science
particularisée, elle a négligé jusqu’à présent, l’ensemble social, concret de
l’humanité et l’incontestable valeur poétique et libératrice du rêve. C’est là,
qu’interviennent les surréalistes en préconisant, dans toutes leurs formes
bouleversantes de nudité, le déchaînement illimité des désirs, auquel ils
s’appliquent dans toues les branches de l’effort de connaissance humaine
à donner une réalité. La surréalité, c’est-à-dire la nouvelle réalité comprise
entre la réalité pure et le rêve, est donc le passage, non seulement, du rêve,
de l’inconscient à leur épanouissement réel, conscient, mais aussi celui
des choses réelles dans leur état irréel, surréel, auquel aident l’humour,
le hasard, la vie amoureuse, l’inspiration automatique, etc…Mais tout cela
s’enchevêtrent et se démêlent avec tant de consistance que j’ai grand peur
d’avoir omis tant de points capitaux. Il faut m’en excuser, j’espère d’ailleurs,
si cela vous convient, vous écrire d’autres précisions prochainement. Ne
veuillez pas, je vous prie, juger de ceci comme une ambition de professeur,
mais comme une légère lettre d’ami, qui veut vous permettre, dans la
mesure de ses moyens, de voir clair en vous-même et libérer votre vie, par
les voies les moins confuses et les plus aisées possibles.
Je m’arrête ici, et voue, – à celle dont j’ai déjà eu par une fois,
mais dans des circonstances assez floues, l’inexprimable joie que me valut
le contact de ses lèvres -, un baiser passionné et regrettablement distant,
d’une admiration trop pure pour l’effaroucher en quoi que ce soit.
Votre ami affectueux
Marcel Mariën
8-9/1/388

Sans titre 5Sans titre 6

Il y avait, celée dans les engrenages secrets d’une nuit régente
une forêt toute de paix et de silence, qui servait de refuge à des écureuils
d’eau claire, qu’une connaissance égarée des abîmes, jointe à l’incessante
sollicitude des orgueils manutentionnaires broutant l’herbe tendre du vent,
avait conduit à l’instauration de leur sobre plénitude dans cette forêt dont
je parle et dont je n’achèverai pas de si tôt le dénombrement de ses arbres
rompus par le vagabondage des confidences, si j’en augure à l’horloge des
heures torrentielles, où l’on ne peut – sans percevoir étouffé mais distinct, le
passé qui se ravise dans le gîte de l’âme – entendre gémir la minuit, parmi
le clapotis des larmes.
Cette résidence de désirs confus, cette forêt de forêts n’était ni
vaste ni petite, ni large ni exiguë, ni même moyenne quoique l’on puisse
dire. Elle détruisait ses proportions à mesure qu’on les établissait. Or, rien
n’est plus irréel qu’une forêt n’aurait-elle même pour toute enceinte que
les cloisons de cette feuille, alliée bien entendu aux champs fraîchement
labourés de mon cerveau, tout effort déduit. C’est la suprême excuse à
l’infraction des lois, que de considérer les lisières de la forêt, par excellence
celle qui nous préoccupe, forêt interdite entre toutes par raison qualitative,
où se constate l’indiscipline souterraine des racines du bois. De même il
n’est pas tellement abusif de prétendre que cette feuille, modestement
plantée en terre ferme, soit incapable de germer. On a bien vu des oiseaux
s’emparer grain après grain du ciel pour le déménager on ne sait où, sans
aviser quiconque de cette performance à imiter.
Pour la forêt cependant – il est difficile même en prenant la voie
des cieux, de se débarrasser aussi aisément d’une forêt – je sais encore
que tôt dans l’espace sans temps ; ce dernier avait depuis peu prononcé
formellement son abdication ; je sais encore, dis-je, qu’à travers les taches
de firmament qui maculaient la sérénité uniforme et noire comme le plus
pur charbon, de la voûte soutenue par l’amabilité des arbres, des étoiles
rôdaient, clignant parfois de l’œil ou sinon projetant des mots vifs de
leurs lèvres simiesques, qui tombaient alors sur la mousse épilée, qui les
renvoyait comme balle. Chose vraiment curieuse, au lieu de diminuer leur
force d’élasticité en répétant leurs bonds, ces mots, ces balles restaient se
mouvoir ainsi à une respectueuse distance de deux ou trois mètres entre
leur point de redescente et le sol. Depuis l’incommensurable héritage des
années, il va de soi que ces paroles croissantes en quantité, aux prises
avec l’exacte compréhension des phénomènes, ( le parler des étoiles étant
toutefois inné aux poètes) ne laissaient d’autres traces que la confusion
totale de milliers de bruits, faisant régner sur le silence des débuts, une
tutelle lourde et incurvée, le cœur restant de toute cette nuée de murmures,
le seul écouteur intelligent, la seule oreille précise, l’oreille même qui dirige

la caravane du sang.
L’œilse perdra dans les taillis ; les branches qui ne s’écarteront
pas assez vite le déchireront en lambeaux, en éclaboussant un peu partout
des parcelles du regard.
Les lèvres, à elles-deux s’accoupleront pour enfanter un baiser qui
sera mis au monde avec un tel soin de mystère que nul hasard ne le fera
découvrir.
Les seins perdront la tête comme toujours lorsque des mains s’en
approchent à courte distance. Elles garderont leurs, l’oppression délicieuse
de mes caresses. Il y a des outrages qu’il faut accomplir dans une impasse ;
là seul le manque bouleversant d’apprêts décidera de l’orientation
nécessaire que surveillera l’amour aux bracelets de titan.
Aussi, je puis déjà te dire, que tu seras aimée, tel sera le paysage
indicible de la surréalité que tu conquéras pour y mener boire l’arène de
tes joues et de tes jours, tel sera de tout ton corps en feu inconsummable,
l’inexprimable joie, l’inexprimable tiédeur de ta joie, l’Amour.
Marcel Mariën
30 janvier 1938

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Sans titre9

Le 8 février 1938
Ma très chère Jacqueline,
Vous me permettrez, si cela ne vous lasse pas trop, de reprendre
ici quelques paragraphes consacrés à l’acheminement du surréalisme, sur
lequel je vous ai déjà offert un préambule assez éprouvé et dont j’espère
croire qu’il ne vous aura pas tellement déplu. Vous excuserez d’éventuelles
répétitions, je n’ai pas en effet garder un très précis souvenir de cette
lettre à laquelle je me rapporte, mais je pense vous avoir seulement
entretenu « grosso modo » des parallèles entre le surréalisme et le
matérialisme marxiste, ainsi que quelques élémentaires considérations
sur la psychanalyse. Je tâcherai de me rendre aussi compréhensif
que possible dans l’exposé qui va suivre et dans lequel j’engloberai
le surréalisme proprement dit. Le mot lui-même « surréalisme » a été
emprunté à Guillaume Apollinaire, mort pendant la guerre, qui l’avait
utilisé comme qualification d’une de ses pièces, notamment « Les
mamelles de Tirésias » ; ce mot n’avait cependant dans les intentions
d’Apollinaire qu’un très fuyant rapport avec celui qu’André Breton et
Philippe Soupault firent valoir comme la désignation d’un moyen suprême
d’inspiration dirigée, expérimenté dans ce sens pour la toute première
fois par eux, dans un recueil intitulé « Les champs magnétiques » et paru
en 1921. Ce n’était pas toutefois, la seule exploration vers cette muraille
de brouillard qui s’interpose entre la pensée et l’expression de celle-ci,
puisque de rares mais suffisants devanciers l’illuminaient de leur nom,
pour la plupart, enfouis dans les ténèbres de l’histoire, les uns méconnus,
les autres calomniés, quand ils n’étaient pas avilis d’éloges, faits dans
l’espoir sournois de les détruire. Parmi eux, Gérard de Nerval, écrivait
aux alentours de la première moitié du XIXè siècle ces phrases , dans
lesquelles se prévoit toute l’essence future du surréalisme : « C’est ainsi
que je m’encourageais à une audacieuse tentative. Je résolus de fixer le
rêve et d’en connaître le secret.
– Pourquoi, me dis-je, ne point enfin forcer ces portes mystiques,
armé de toute ma volonté, et dominer mes sensations au lieu de les
subir ? N’est-il pas possible de dompter cette chimère attrayante et
redoutable, d’imposer une règle à ces esprits des nuits qui se jouent de
notre raison ? Le sommeil occupe le tiers de notre vie. Il est la consolation
des peines de nos journées ou la peine de leurs plaisirs ; mais je n’ai
jamais éprouvé que le mien fut un repos. Après un engourdissement de
quelques minutes, une vie nouvelle commence, affranchie des conditions
du temps et de l’espace et pareille sans doute à celle qui nous attend

après la mort. Qui sait s’il n’existe pas un lien entre ces deux existences et
s’il n’est pas possible à l’âme de le nouer dès à présent ?
Dès ce moment, je m’appliquai à chercher le sens de mes rêves,
et cette inquiétude influa sur mes réflexions de l’état de veille. Je crus
comprendre qu’il existait entre le monde externe et le monde interne
un lien ; que l’inattention ou le désordre d’esprit poussaient seuls les
rapports apparents, – et qu’ainsi s’expliquait la bizarrerie de certains
tableaux, semblables à ces reflets grimaçants d’objets réels qui s’agitent
sur l’eau troublée » Ce lien qui n’est autre que la surréalité omniexistante,
pousse plus de cent années après Nerval, Breton à écrire, ces paroles
si fréquemment citées : « Tout porte à croire qu’il existe un certain point
de l’esprit d’où la vie et la mort, le réel et l’imaginaire, le passé et le
futur, le communicable et l’incommunicable, le haut et le bas cessent
d’être perçus contradictoirement. Or, c’est en vain qu’on chercherait à
l’activité surréaliste un autre mobile que l’espoir de détermination de ce
point. On voit assez par là combien il serait absurde de lui prêter un sens
uniquement destructeur, ou constructeur : le point dont il est question est
‘ a fortiori’ celui ou la construction et la destruction cessent de pouvoir
être Grandie, l’une contre l’autre… »
Et plus haut, Nerval en traitant de ce lien « merveilleux » ne
nous mène-t-il pas déjà très clairement au cœur du dépaysement ? De ce
dépaysement, cette volonté de dépaysement comme il a été dit, qui anime
l’œuvresurréaliste de tous ces temps est par excellence celle dont nous
sommes les contemporains, ce dépaysement qui est le seul effort valable
et qui se manifeste tant par des actes que des poèmes, tant par des
paroles que par des tableaux, tant par des gestes que par des silences,
tant par des sourires que par des larmes. En un mot par la Poésie ,
résidence de notre vie.
III
Je continuerai ailleurs la suite sans fin
…………………………………………..
Je vous remets ci-joint un petit livre sur Picasso et la nouvelle
que je viendrai samedi soir chez Magritte où j’espère ardemment vous
rencontrer.
Pour vous, le meilleur de mes pensées.
Marcel Mariën

Sans titre 10Des yeux purs dans un bois
Cherchent en pleurant la tête habitable
(René Char)
De toutes les fontaines sinueuses qui s’ouvrent nuit comme jour
sous le printemps inaperçu, l’eau chevrotante flâne seule dans les soifs
tortueuses. L’éclair noir trace des chenilles muettes dans l’horizon des
fenêtres. Les accomplissements de joie sont proches. Les rires gambadent
dans le gris, teinté d’émotion. On amène l’étoile en liberté de descente.
C’est la pluie moissonneuse qui sépare en portions de soins la route
indigente des exils de pierre. Les pleurs ferment l’astre des chevelures,
tapi dans l’ombre de l’ombre. Les pas retrouvent la main du maître qui les
caresse, souples, sous l’étoffe de l’abandon, jaillissant sans fin des baisers
d’apprêt, des fruits éprouvés, des terres émaciées par les oiseaux du zénith.
On écoute alors le beau silence en délire qui plie les rumeurs
entre ses doigts de plume. Flocons de gratitude qui descellez les bouquets
de ruelles entre les misères aux fanes perpétuelles, couvrez les moisissures
de vos tristesses confiantes, secouez nettement jusqu’à faire naître dans
les soucis de bouleaux la rade geôlière, les épis lourds du vent, malheur
confidentiel.
J’hésite à tremper le sol d’accrocs dans la mer verbeuse. Qu’au
moins une paupière souffreteuse tache de ses réserves la page mille fois
offerte à la saison compatible.
Charmante main, ne détournez point le regard aigu du nuage
versant d’aplomb ses attirances de douceur sur une table coquettement
mise pour recevoir affamés les tremblements du feu. Charmantes lèvres,
il y a dans un pays vaste comme une douleur, des compagnes solitaires
qui cherchent à contagier leur folie dans la foudre prête à tout, qui
brandissant ses évasions fugaces, vient de trouver sans mon coeur un
palais , aux mille colonnes de flammes, où se réfugient depuis votre venue,
l’incommensurable ciel forestier et la hache des équinoxes.

Sans titre– A quoi penses-tu ?
– A rien.
(Breton-Eluard, L’Immaculée Conception)
A Jacqueline,
Rétrospective
Le cercle des adieux se resserre. Le ciel n’est plus autre chose
qu’un cil qui veille sur tes yeux clos, qui maîtrisent le secret.
Nous marchons… nous marchons jusqu’à nous évanouir et
chacun de nos pas ébranle à l’infini le vieux trésor des pirates et les pépites
gisant en cale humide, tandis qu’aux antipodes un explorateur égaré, à
l’affût d’enfances décrues, relève nos empreintes mouvantes sur un étoc
en diffraction. Mais la vie franchit peu à peu la frontière des étoiles. L’azur
échoue dans tes paumes pour désaltérer la peine, à sa mort culminante.
A fleur d’eau, la caresse vogue périlleuse, émiettant sens et
soupirs ; un parchemin vétuste au fond d’un cœur creux qui flotte sur
l’océan, relate encore leurs destinées sauvages.
C’est le vent qui maintenant prend le haut commandement
des naufrages et contre ses parois essoufflées qui sont geôlières de nos
cheveux, l’indicible est placardé en lettres bleues d’un pied et demi. Tes
veines gracieuses teintent les joues du phare qui tourne, tourne et tourne
à l’aveuglette, sans perdre pied, faisant de la tempête une cible circulaire,
de plus en plus immense à mesure que le phare grandit et que nous
approchons et que l’éclair charpente les aîtres de son corps géant, où
les habitants sont inhumés parmi d’étranges romans de chevalerie dont
chaque folio est un pavé qui dérobe l’océan à l’abîme, la souffrance au
fléau.
L’âme revient au calme plat. Le soleil éteint lentement les
paupières aphones, les paupières se font vivantes à travers nuit, la nuit
repart sur son palanquin effronté et la mer n’est plus blessée que par les
nues dont le reflet écorche sa surface, et elle n’a plus d’autres épaves que
les larmes qu’elle a ravi aux yeux et elle a ouvert ses chagrins à l’aube qui
prend eau toute part.
L’espace déborde.
M.M.
27.2.38

Marcel Marien - deux collages adressés à Jacqueline , 1938

« Le ciel tâte le front du voyageur.
Puis, dans le vent, arrachant les trous par la racine, la
pierre dévale la pente noire du soleil pour s’écraser
dans la vallée qui n’en a jamais vu d’autres.
mes yeux langoureux
sont si bleus
qu’ils sont amoureux
à deux de tes yeux
heureux celui qui peut
de tes yeux de feu
détacher le bleu
de mes yeux
amour à deux
amour de mes yeux
licencieux
comme la flamme du feu bleu
Posant le petit doigt sur la pointe de ton sein,
mon annulaire atteignait la cime de l’arbre et je suivais
avec le majeur le vol de l’aigle à son point culminant,
mon index perforait le soleil tandis qu’à la base des
océans, faisant de sa corpulence un trône, mon pouce
servait de pâture aux poissons des grandes profondeurs »

Marcel Marien - Collage et poème adressé à Jacqueline , 1938J’ai quelques moments à vous dédier, ma chère Jacqueline et je
m’empresse de vous adresser ces quelques mots. Vous pourriez me rendre
tellement heureux si des occasions mieux disposées nous réunissaient
plus fréquemment. Ici, je suis abandonné au rythme hostile des déboires.
Je sais que vous songez de temps à autre à mon existence mécanisée et
prisonnière et c’est déjà un tel réconfort. Chaque fois que je vous ai vu, je
n’ai guère manifesté l’intérêt que je conçois à votre égard, cependant mes
yeux erraient…Ils viendront, ces jours merveilleux qui nous rapprocherons
de nous-mêmes. Vous restez, vous croissez plus belle, malgré tout. Inutile,
n’est-ce pas, de crier, d’étaler vos charmes si jeunes, auxquels j’aurai tantôt,
si vous exaucez mon attente, la grâce de goûter, de m’en rassasier à pleines
lèvres, vous Jacqueline, si nue dans une robe que vous croyez porter et que
les mains de l’amour défont avec une si vive prestesse, si jolie derrière un
abri de tendresse muette, si inconnue malgré les heures partagées, si loin
moi de toi. Nos corps sont encore entre nous, pour paralyser le plein va-et vient
des âmes portées vers l’élan de l’unisson entière ; toute pleine dans
le creux de ma main, tu ne tiens qu’à la vie pour me la donner, cette vie
menue, captive, si irrégulière qu’elle n’a que les courbes imparfaites de la
mienne pour en réfléchir le tracé. Et cette heure dont nous approchons, ma
toute jolie, ne me la retardez pas.
Très doux baisers
Marcel

Fernando Pessoa

 

” Il ne faut pas que l’Homme puisse voir son propre visage-car c’est ce qu’il y a de plus terrible. La Nature lui a fait ce don de ne pouvoir se regarder, comme de ne pouvoir se regarder dans les yeux.  Ce n ‘est que dans l’eau des rivières et des lacs qu’il pouvait contempler son visage. Et la posture même qu’il devait adopter était symbolique. Il lui fallait se pencher, se baisser pour commettre l’ignominie de se voir. L’inventeur du miroir a empoisonné l’âme humaine”

Fernando Pessoa